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Green Book, reflet d’une Amérique en crise

Prétendant sérieux au sacre du meilleur film, Green Book triomphe aux Oscars 2019. Sa course au titre a été ponctuée d’imprévus et de controverses. Des louanges aux polémiques, il n’y a parfois qu’un pas.

« And the Oscar goes to… » A Los Angeles, dans la nuit du 24 février 2019, la célébrissime phrase, symbole du graal, est prononcée 24 fois lors de la 91ème cérémonie des Oscars. Dans l’enceinte du Dolby Theatre d’Hollywood et aux quatre coins du monde, les coeurs battent vite, les souffles se font courts. Six oeuvres se partagent l’essentiel des nominations: Roma, La Favorite, A Star is born, Vice, Black Panther, Blackkklasm, Bohemian Rhapsody et le très controversé Green Book. Et « Green Book ! » sera grand vainqueur de l’arène du 7ème art !

L’ombre d’une « histoire vraie » ?

Ovationné à sa projection au Festival du Film de Toronto, Green Book du réalisateur Peter Farrelly s’est rapidement placé en favori dans la course à la statuette dorée. Récit d’un road trip dans l’Amérique ségrégationniste des années 60. Récit de l’amitié entre le pianiste Don Shirley (Mahershala Ali) et son chauffeur Tony Lip (Viggo Mortensen). Récit qui s’est même vu décerner le prix du public au TIFF, à l’instar en leur temps des oscarisés Slumdog Millionnaire et 12 Years a Slave.
Si toute adaptation « d’une histoire vraie » est empreinte de liberté, l’essence même de Green Book serait « une symphonie de mensonges » selon les proches du Musicien Don Shirley. « Ce film n’est pas sur lui, mais sur l’argent, le privilège blanc, des suppositions et Tony Lip. » assure son frère, Maurice Shirley dans un communiqué de presse. Il dénonce des inexactitudes allant du type de voitures préféré par Don Shirley, une limousine et non une cadillac, à la nature de la relation entre les deux protagonistes. « Il n’a jamais considéré Tony comme son ami. Il était son employé, son chauffeur. » affirme le frère du musicien.
Peter Farelly a réalisé son film à partir de témoignages rapportés par Nick Vallelonga, le fils du chauffeur de Don Shirley et du « Green Book », un guide recensant les lieux acceptant les hommes de couleur. Le réalisateur oscarisé Roger Ross Williams s’est indigné d’un tel parti pris cinématographique : « Nos histoires et notre Histoire nous ont été volées et racontées à travers une optique blanche, et ce film en est le dernier exemple en date d’Hollywood. »

« Le racisme américain une dramatique équation qui peut être résolue »

Dès l’annonce de son triomphe dans la catégorie reine de « meilleur film », Green Book a déclenché une nouvelle salve de critiques. Les détracteurs dénoncent un traitement réducteur de l’histoire du racisme aux Etats-Unis. De nombreux médias avaient noté des maladresses à la sortie du film. Le Los Angeles Time écrivait: « il réduit la longue, barbare et toujours actuelle histoire du racisme américain à un problème, une formule, une dramatique équation qui peut être résolue ». Les journalistes cinéma relèvent des parti-pris scénaristiques: par exemple, ne pas davantage exploiter le guide « Green Book » qui permettaient aux Noirs de voyager en toute sécurité, opter pour une atmosphère « feel good » ou encore privilégier le point de vue de Tony Lip. Dans l’ombre de Miss Daisy et son chauffeur et La couleur des sentiments, les journalistes déplorent le recyclage du cliché du « sauveur blanc ».

Paroles, sexe et scandales

Des mots et des actes en trop ont agité l’épopée Green Book jusqu’à la statuette. Le 8 novembre 2018, Viggo Mortensen qui joue le rôle du chauffeur, prononce le mot de trop. « Plus personne ne dit « nègre » aujourd’hui. » pose t il en état des lieux des rapports sociaux aux Etats Unis. Début janvier, le magazine The Cut découvre que le réalisateur Peter Farrelly avait autrefois la fâcheuse habitude d’exposer ses parties intimes en guise de blague. « Quand un réalisateur vous montre son pénis, la première fois que vous le rencontrez, il faut reconnaitre son génie créatif. » explique Cameron Diaz, star de son film Mary à tout prix. A l’ère #metoo, ces antécédents amusent beaucoup moins… Double victoire mais aussi double polémique! Le 6 janvier dernier, Green Book est sacré aux Golden Globes. Le triomphe est entaché par un ancien tweet de Nick Vallelonga, fils du vrai Tony Lip et scénariste du film. Ce message vient corroborer une des théories conspirationnistes de Donald Trump sur le 11 septembre. « C’est 100% correct. J’ai vu des musulmans à Jersey City applaudir quand les tours jumelles sont tombées, sans doute sur une antenne locale de CBS News » écrit l’intéressé, le 25 novembre 2015 sur Twitter, au président des Etats-Unis.

« Nous sommes tous les mêmes. »

A l’annonce du graal, la colère envahit la salle et les réseaux sociaux. Nombreux sont ceux qui expriment leur mécontentement  à l’encontre du choix de l’Académie des Oscars. Beaucoup souligne l’ironie de voir John Lewis, démocrate membre du Congrès américain, militant et figure du mouvement afro-américain des droits civiques, remettre cette récompense à Peter Farelly. Dans  le théâtre, le réalisateur Spike Lee exprime son désaccord, se lève et quitte les lieux. En lice dans la même catégorie avec son film « BlackKklansman », Spike Lee abordait lui aussi l’histoire du racisme aux Etats-Unis au travers les agissements du Klu Klux Klan au début des années 1970. Le réalisateur, viscéralement engagé pour une meilleure représentation de la communauté afro-américaine, doit se contenter de l’Oscar du meilleur scénario adapté, le premier de sa carrière.

Sur la scène du Dolby Theater, lors du fameux discours baigné habituellement d’un débordement partagé d’euphorie et d‘émotion, Peter Farrelly plaide sa défense face à une cour sans appel. « Toute cette histoire tourne autour de l’amour. Cela parle de s’aimer les uns les autres malgré nos différences. Nous sommes tous les mêmes. » essaie-t-il de convaincre. Pas sûr que cela suffise à taire toutes les polémiques…

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