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AU COEUR DE L’ENFER DES URGENCES

L’heure d’un plan santé a sonné pour le gouvernement, bien décidé semble-t-il à réformer en profondeur l’accès aux soins et les modalités organisationnelles des hôpitaux. Mais sur le terrain même, dans les établissements généraux de province, la vision gouvernementale répond-elle vraiment à leur réalité quotidienne?…

Les Urgences de l’Hopital de Moulins-sur-Allier, samedi 23 mars 2019, il est 19h30. Le sas d’accueil est bondé. Depuis quelques heures, certains patientent debout, d’autres en fauteuils ou encore sur des brancards. Telle la fée clochette, l’infirmière d’orientation et d’accueil virevolte parmi les malades. Malgré la place qui manque et les protestations qui émergent, elle tente d’effectuer le plus justement son tri. Tour à tour, elle les interroge sur les motifs de la consultation aux Urgences. Entre ses mains, chaque patient est catégorisé avec un degré d’urgence. « C’est un poste difficile avec des responsabilités et la peur de sous-estimer quelque chose de grave. Je suis le premier contact entre l’hôpital et les patients. Je reçois le problème médical du patient, le patient lui-même, les proches, les tensions, les douleurs. » confie Nathalie, 46 ans et infirmière aux Urgences de Moulins depuis 15 ans. Les différents patients sont répartis en plusieurs filières: la « bobologie » (les blessures légères et superficielles), les hospitalisations, les urgences graves et vitales confiées aux personnels du SMUR (Service mobile d’urgence et de réanimation). Ce soir, les différents secteurs sont engorgés: les brancards s’entassent les uns contre les autres, les soins démarrent dans les couloirs et les soignants choisissent de rester dignes pour leurs patients… Au milieu de cette foule, deux policiers et un homme menotté attendent un examen médical avant une garde à vue. Des alertes sonores stridentes s’échappent d’un box, les médecins du SMUR tentent de réanimer une jeune femme. Bienvenue au manque d’intimité, à la promiscuité imposée et aux patients échoués, seuls, sans soutien, dans un bout de couloir !

Bienvenue aux Enfers des Urgences !

« Dans toutes actions humaines, il y a une part d’humain faillible. »

A Moulins, ce sont une centaine de patients qui se présentent chaque jour aux Urgences avec des pics importants en période hivernale en lien avec des épidémies et le tourisme l’été. « On reçoit toutes sortes de gravité aux urgences. Des patients qui n’arrivent pas à joindre leur médecin, qui n’ont plus de solutions médicales et qui se présentent ici pour de la médecine générale ou des blessures très minimes. Et des patients à l’extrême en grande détresse, qui peuvent arriver parfois avec le SMUR et qui sont traités dans le service des Urgences. » explique Thierry Chéreau, médecin aux Urgences, au SAMU et SMUR 03. Le praticien hospitalier précise que dans la région Centre, l’âge de la population est de plus en plus élevé. Cette démographie fait que les personnes âgées développent des pathologies nécessitant une hospitalisation qui passent toujours par les Urgences. Depuis une dizaine d’années, l’afflux de patients a doublé. Les effectifs de personnels soignants sont quant à eux resté stables. « Les personnels de santé sont de plus en plus débordés. Il y a une crise de la vocation des médecins urgentistes qui devant des difficultés d’exercices préfèrent quitter cette discipline et s’orienter vers d’autres métiers de la santé. » remarque Thierry Chéreau. Face à autant de difficultés, l’erreur peut s’inviter dans cet enfer. L’été dernier, une sexagénaire meurt d’une péritonite après plus de 10heures d’attentes aux Urgences de Brest. « Dans toute action humaine, il y a une part d’humain faillible. Parfois, il y a des erreurs d’interprétation de gravité. Des gens considérés dans un état stable, restent longtemps en salle d’attente, hors de vue du personnel et là, le degré d’urgence peut changer. Dans tous les services, il y a des anomalies. mais on essaie de les limiter le plus possible. » justifie le médecin Urgentiste.

« Ma santé 2022 »

Face à autant de difficultés hospitalières, Emmanuel Macron lance le plan « Ma Santé 2022 », en cours de débat à l’Assemblée Nationale. La ministre de la santé, Agnès Buzyn et le président proposent un certain nombre de réformes pour l’hôpital Français. Le projet de loi habilite le gouvernement à réviser la carte hospitalière par ordonnances. Il s’agira entre autres, de labelliser entre 500 et 600 « hôpitaux de proximité » recentrés sur la médecine générale, la gériatrie et la réadaptation mais sans chirurgie ni maternité. Un projet relevant de l’utopie pour le docteur Chéreau: « la démographie médicale aujourd’hui est en difficulté et je ne vois pas très bien quels sont les médecins qui vont aller dans ces hôpitaux de proximité: des médecins libéraux? Des médecins hospitaliers détachés ? » . Pour lui, cela ne soulagera pas les services d’Urgences car il y aura toujours les patients âgés polypathologiques qui nécessitent des prises en charge lourdes tout comme les urgences aiguës ou vitales. « Ces hôpitaux vont seulement concerner les gens très proches géographiquement. Quelles compétences vont-ils recevoir ? Est- ce que les soins vont convenir aux patients? Est-ce qu’il y aura suffisamment de praticiens? je n’y crois pas. » ajoute Thierry Chéreau. « Ma santé 2022 » propose également d’autoriser les pharmaciens à délivrer des médicaments normalement sous ordonnance, ainsi que l’apparition de la télémédecine en pharmacie et chez les auxiliaires médicaux. Autrement dit, une délégation de compétences amenée par la pénurie médicale. « Il y a un risque et il y aura des accidents si elle est trop étendue et mal faite. Finalement, c’est une solution par défaut et périlleuse. » croit le praticien, il ajoute : « le gouvernement pense ces solutions miraculeuses mais ça a ses limites. La télémédecine peut être utilisée pour partager des expertises, des renseignements. Elle ne permet pas de maintenir une qualité suffisante des soins. L’examen médical, le contact, le toucher du patient, resteront toujours indispensables. »

Aux Urgences de Moulins, le plan santé de Macron ne convainc pas. Unanimement, les soignants dénoncent l’absence de mesures fortes. Pour eux, les solutions résideraient en une meilleure gestion médicale des maisons de retraites. Les patients devraient être soignés efficacement sur place plutôt que d’être envoyés directement aux Urgences.

« Une personne âgée peut passer jusqu’à trois jours et trois nuits sur un brancard dans un couloir à Moulins. Elle attrape froid, les microbes des autres. C’est inhumain! » s’indigne Thierry Chéreau.

Pour sauver les Urgences, il faudrait également que la médecine de ville réponde avec moins de défaillances à leurs patients et que les médecins se remplacent mutuellement lors de leurs absences. Mais aussi, il faudrait favoriser les filières de soins des gens qui arrivent à l’hôpital et répartir directement les patients dans les services adaptés sans passer par le services des Urgences: gynéco, pédiatrie, ophtalmo, ORL… « Idéalement, il ne faudrait laisser aux Urgences que les patients graves, ceux qui nécessitent des gestes d’Urgences et de réanimation. » croit le médecin hospitalier.

L’enfer, ce n’est plus les autres

«  L’objectif du gouvernement n’est pas la réduction de l’offre de soins sur le territoire, mais son organisation   », a assuré la ministre Agnès Buzyn. Le docteur Chéreau n’y croit pas. Il n’existe pas encore, le temps où on le sortira de cet enfer. « Aujourd’hui, on ne dit pas tout à la population. Les Urgences, c’est l’enfer. Et les SMUR? On les ferme. » Il est vrai que par manque de médecins et non pas par économie financière, les SMUR du département de l’Allier se sont vus divisés de moitié en quelques mois. Sur les six équipes de SMUR disponibles autrefois, seules trois parviennent à vivoter. Un drame pour le médecin réanimateur: « A Bourges, ils ont été obligé de fermer plusieurs Week-Ends entiers! Plus de SMUR, cela signifie, plus de secours aux accidents routiers graves, aux AVC, aux détresses respiratoires, aux suicidés, aux arrêts cardiaques et infarctus… Finalement, aujourd’hui, nous ne sommes plus égaux face aux secours ! »

Bien loin de Jean-Paul Sartre, l’enfer, ce n’est plus les autres. Moulins, il est 2h du matin, les couloirs ne désemplissent pas. L’hôpital moderne demeure la version 2.0 de la cour des miracles…

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