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Combat vers la perfection

« La différence entre le sport et la danse, ce n’est pas l’entrainement. Au sport, il y a l’obligation de résultat or la danse est une démarche artistique. Toutefois, l’entrainement demeure intensif. » définit l’ancienne danseuse de l’Opéra de Paris Marie-Christine Charmolu. Finalement: danseur classique ou sportif de haut niveau, même combat !

L’atmosphère est humide. Les miroirs se masquent de buée. Une odeur de sueur envahit la salle. Les respirations saccadées se mêlent et raisonnent ensemble. Les visages sont rouges, les corps trempés et quelques râles s’échappent de la mêlée.
Il est 11h, mardi 6 février 2018. Loin d’un terrain de football, d’un stade de rugby ou même d’une salle de musculation, l’exploit physique a lieu à deux pas du Moulin Rouge. Cité Véron, à l’ Académie des Arts Chorégraphiques, ce ne sont pas uniquement des danseurs que l’on rencontre mais des sportifs en plein effort.

Académie des Arts Chorégraphiques. Crédit: Alexia Eugène

«  Proposez moi quelque chose. Même hors sujet. Dansez ! » Jean-Marie Didière

A 11h30, des danseurs de tout horizon et tout âge s’élancent dans la salle aux murs vert et blanc. Certains sont danseurs à l’Opéra de Paris, d’autres élèves au Conservatoire National de Danse. Une trentenaire confie danser à l’Opéra des Nations à Genève et une grande danseuse longiligne explique qu’elle arrive d’Allemagne. Il y a aussi trois drôles de dames, des anciennes danseuses presque octogénaires dont la passion et le besoin physique ne les quitteront jamais. Les looks sont disparates voire parfois folkloriques. Doudounes sans manche, combinaisons, chaussettes colorées, et même couleurs du PSG ont envahi le studio de danse! Le danseur commence toujours son exercice chaudement habillé. Il doit réveiller ses muscles en douceur sans risquer le moindre claquage ou la déchirure. Dans ce défilé digne de la Fashion Week, le temps est à la concentration, aux étirements et à l’écoute attentive de son corps.

Le travail du corps, quotidien et acharné

Tel un aigle, le maitre entre. « Proposez moi quelque chose. Même hors sujet. Dansez ! » annonce comme un mantra Jean-Marie Didière, ancien danseur « Sujet » à l’Opéra National de Paris et aujourd’hui, professeur. La pianiste joue les premières notes. Le cours débute par de nombreux exercices réalisés à la barre: pliés, dégagés, jetés, ronds de jambes, battements… Pendant plus d’une heure et demie, les danseurs s’affairent à contrôler leur équilibre, à maintenir leur dos et leur port de tête étirés, à muscler leurs pieds et leurs cuisses. Plus les exercices s’enchainent, plus la difficulté et l’intensité s’accentuent. La sueur perle sur les nuques et s’évanouit au creux des reins. Quelques danseuses s’éventent à l’aide de leurs mains pour éviter que leur maquillage ne vire à la catastrophe. L’entrainement se poursuit par une succession d’exercices « au milieu ». Jean-Marie Didière énonce les séries de pas rapidement et comme par magie, les élèves reproduisent. Beaucoup de sauts, des adages, des variations, des manèges… Certains exercices sont réservés aux femmes et à leurs possibilités physiques et d’autres sont uniquement masculins. Sous l’égide de leur coach, les danseurs travaillent endurance, cardio, renforcement musculaire- chevilles, genoux, cuisses, abdominaux, dos- , souplesse, mais aussi rythme, musicalité et esthétisme. « La danse classique demande un entrainement de haut niveau et de plus quotidien. Il y a beaucoup de pression au niveau de la santé musculaire et nerveuse. C’est vraiment un travail d’athlète. » explique Jean-Marie Didière. Lorsqu’il était danseur au sein du ballet de l’Opéra de Paris, il nous décrit un quotidien sportif intensif. Il enchainait chaque jour des cours de danse le matin dans les salles du Palais Garnier avec 6h de répétitions les après-midis.

Ballet de l’Opéra de Paris, Palais Garnier, 2014.
Crédit: JR.

« Seulement 3h de répétition, si on a un spectacle. On a une pause entre le premier service pour manger, se maquiller et se préparer. » se remémore t-il comme si c’était hier. Le danseur s’épanche sur la dureté avec laquelle il a mis son corps à l’épreuve tout au long de sa carrière. Il parle des nombreuses et récurrentes blessures. Selon lui, à l’époque, il fallait connaître les bonnes adresses pour être correctement soigné. Aujourd’hui et grâce à Benjamin Millepied, directeur du ballet de l’Opéra de Paris jusqu’en 2016, la compagnie possède son propre service médical au Palais Garnier. « Les danseurs ont besoin de kinésithérapeutes ! Finalement, il y a peu de kiné pour beaucoup de danseurs. » s’amuse-t-il tout en massant frénétiquement son dos. Jean-Marie Didière reconnait que des produits stimulants ou dopants, des drogues peuvent circuler dans le monde de la danse classique. Il avoue à demi-mot: « C’est arrivé mais ça se fait beaucoup plus aux Etats-Unis qu’en France. Et cela se termine toujours mal. »

Opéra de Paris: école d’exigences sportives et artistiques

Il est 19h. Place de l’Opéra, la nuit est tombée sur l’imposant Palais Garnier. Derrière le temple du ballet classique français, on découvre l’entrée des artistes. Fouilles, détecteurs de métaux, cartes d’identité, on a l’impression d’être à l’aéroport. Une fois le checking réalisé, on patiente dans une galerie recouverte de dorures et de miroirs. Autour d’une verveine, Marie-Christine Charmolu, ancienne danseuse « sujet » du ballet de l’Opéra qui enseigne aujourd’hui au Conservatoire National Supérieur et aux danseurs de l’Opéra de Paris, se livre sur la vie au sein de l’institution. De ses 12 ans jusqu’à sa retraite à 40 ans, la danseuse n’a jamais quitté sa famille de l’Opéra. Et cela n’est pas prêt d’arriver. « Du haut de mes 70 ans, je travaille encore. Je danse encore car c’est ma passion, toute ma vie. » affirme la ballerine. Elle raconte l’entrainement intensif que subit un danseur classique. Aujourd’hui, les choses ont bien évoluées et la « nouvelle génération » comme la nomme Marie-Christine Charmolu, possède une salle de musculation, de gymnastique et de pilate. Les entrainements sont adaptés en fonction de chacun. Elle nous explique qu’un danseur doit faire preuve de concentration, d’endurance, de discipline et d’esprit d’équipe. Tel un footballeur qui enchaine les passes avec ses coéquipiers, le danseur danse avec les autres. « Quand on est dans un corps de Ballet, on fait attention à ce qui nous entoure. » et elle ajoute: « par-dessus tout, l’excellence a un prix, il faut une santé de fer et un mental d’acier ». Pour cette danseuse et entraineuse, le professionnel doit être à l’écoute de son professeur ou répétiteur et être capable de se remettre perpétuellement en question. « Ce qu’on sent ne veut pas dire que c’est ce qui se voit. Il faut donc toujours un oeil extérieur. » détaille-t-elle. Les yeux baignés de nostalgie, Marie-Christine Charmolu expose la règle d’or de la danse: la persévérance. En riant, elle conte le nombre de fois où elle a eu envie de « raccrocher les chaussons. »

«  Il faut une santé de fer et un mental d’acier. » Marie-Christine Charmolu

Finalement, ll semblerait que Noureev et Zidane aient plus de points communs que prévu. « La danse est un travail qu’on apprend depuis petit. On ne se plaint pas. On ne montre rien. Jamais. » conclut la danseuse.

Sur le parvis du Palais Garnier, la nuit est noire. De l’extérieur, on aperçoit des danseurs s’échauffer, se maquiller et fumer. Ce soir, sous la voute au couleur de Marc Chargall, les corps danseront et les coeurs vibreront. L’exploit physique aura lieu et l’art gommera les efforts ou la douleur. La danse classique demeurera la transmission d’une émotion, la quintessence de la beauté et de la pureté. Les danseurs en demeureront les messagers.

« La danse est devenue pour moi un jeu, une question de vie ou de mort : vaincre ou mourir ! » croyait de tout son être Rudolf Noureev.

Ballet de l’Opéra de Paris. Crédit: JR.

Une enquête réalisée par Marie Chéreau, Farah Delangre et Alexia Eugène.

Article écrit par Marie Chéreau. 

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