Mode,  Portrait

Rideaux pour Rykiel

On ne vous oubliera pas Sonia. Ni votre liberté, ni vos rayures. Il y a trois ans, la furie rousse au regard rieur s’en est allée laissant Saint-Germain-Des-Prés et des milliers de femmes orphelins. Aujourd’hui, son œuvre s’éteint. « Soyez invivable, inoubliable, artificielle, insolente. Bref, soyez divine. Et vous aurez du style. » nous laisse Sonia Rykiel comme seul héritage.

Sonia Rykiel, Palais Chaillot, 1980. /JEAN-CLAUDE DELMAS / AFP

25 juillet 2019, le tribunal de commerce rend son jugement : mise en liquidation de la maison de prêt-à-porter Sonia Rykiel. « C’est comme si elle mourrait une deuxième fois. » pleure la créatrice Agnès B. Depuis plusieurs années, la maison de couture parisienne peine à vivoter. En 2012, la « reine du tricot » de son célèbre surnom, lègue 80% du capital de sa société au fonds d’investissement chinois First Heritage Brands. Un seul espoir : remonter la pente ! Les actionnaires investissent plus de 200 millions d’euros en sept ans. Rien n’y fait. La descente aux enfers ne fait que commencer.

25 août 2016, Sonia Rykiel s’envole pour toujours. Premier Rideau. Un an plus tard, un premier plan social est lancé dans la maison de couture parisienne : 40% de ses effectifs sont supprimés. A son apogée, la marque comptait 400 salariés contre 131 aujourd’hui. La tempête s’intensifie : en 2018, l’entreprise perd 30 millions d’euros pour 35 millions d’euros de ventes. Cette année, elle ferme ses boutiques situées en Belgique, aux Etats-Unis, en Angleterre, au Luxembourg et n’en garde qu’une seule en Chine. Le 14 mars dernier, la directrice artistique en fonction depuis 2014, Julie De Libran, claque la porte et décide d’ouvrir sa propre maison de couture. Tout s’enchaine très vite : le 18 avril, la maison Rykiel est placée en redressement judiciaire, et aujourd’hui, deuxième rideau.

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Et pourtant… « Le naturel n’apporte rien. Il faut s’inventer, se créer, mettre du rouge ou du noir, dérouter, étonner, surprendre, se farder, jouer la comédie, travestir, mentir » croyait si fort madame Rykiel. Ses idées ont toujours été son combat. Dès les années 50, elle fait ses débuts de créatrice et lance ses premiers pull-overs. En 1962, elle dessine puis fait confectionner ses premières robes de future maman et ses tricots ajustés sublimant les courbes féminines. En pleine révolte de mai 68, l’éprise de liberté fonde sa maison de couture avec sa première boutique installée rue De Grenelle, dans le célèbre quartier de Saint-Germain-Des-Prés. « Dans les rives gauches du monde entier, partout où existent des femmes éprises de liberté, le Rykielisme surgit » prévient-elle. Le Rykielisme ? La liberté d’être soi-même, un mode de vie, chic et décalé.

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« Je suis une imposture de la mode. Je n’ai jamais étudié la couture, je ne sais pas tricoter et malgré ça, je suis devenue la reine du tricot ! » rappelait sans cesse Sonia. Cela ne l’arrête pas.

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Elle ruse et transforme son point faible en marque de fabrique. Femme libérée et indépendante, elle prône tout au long de sa vie sa philosophie et crée la « démode ». Késako ? Un mouvement féminin célébrant la libération des femmes par la sensualité, l’intelligence et l’irrévérence. Sonia Rykiel redonne aux vieux tricots de grand-mère ses lettres de noblesses : elle crée des mini-pulls dont elle chamboule les proportions. Sonia Rykiel déconstruit la mode, elle ne fait pas d’ourlet, retourne les pulls, laisse les coutures apparentes, délaisse les doublures et joue sur les superpositions. Sonia Rykiel utilise le noir à la fin des années pop : couleur synonyme pour elle de séduction et de liberté.

Toujours, Sonia Rykiel déclare par son art qu’il ne faut pas suivre les diktats mais plutôt sa propre mode en l’adaptant à son corps et à sa personnalité… Imaginez-vous à son époque, son message détonne, bouscule l’élégance bourgeoise des années 70, mais elle est seulement terriblement en avance ! « Séduction : changer le banal en fatal, truquer la vérité » conseille-t-elle tout au long de sa vie.

BERTRAND GUAY / AFP

Certains adieux déchirent le coeur. On n’oubliera jamais ce label iconique et ses rayures, signe distinctif de la griffe Rykiel. « La beauté sera toujours rayée. » nous a-t-elle prévenu. Un instant, on se souvient de ses élégants joggings en éponges, de ses dentelles et fourrures. (Enfin en 2019, on est pour le synthétique bien sûr!). On pense à sa passion de jouer avec les mots qui devenaient des inscriptions et des slogans poétiques sur ses vêtements. On garde la belle image de ses mannequins souriants et vivants sur les podiums, des filles qui dansaient lors du show final sur une musique entraînante. On pleure ces défilés Rykiel, véritable moments de joie où les femmes vivaient et ne ressemblaient en rien à des porte-manteaux. Alors, vous l’avez dit madame Rykiel: « Sans l’élégance du coeur, il n’y a pas d’élégance ». Vous étiez une courageuse impétueuse. Merci.

 

 

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