Culture,  Média & Féminisme,  Portrait

“C’était Chez Michou, ici”

Montmartre est en pleurs, une étoile bleue s’allume au ciel. Michou, le célèbre patron de cabaret, s’en est allé, ce dimanche 26 janvier. Il a choqué, il a ému. Il demeurera le symbole d’une vie en bleu et en fêtes. C’est le temps des adieux. Mais, avant de laisser s’envoler le roi de la butte, entre deux lumières, on s’imagine l’ultime rencontre.

Ce rêve bleu…

Rue des Martyrs, dans le 18ème. Michel Catty, alias Michou, est assis au fond de sa petite salle de cabaret. Vêtu de bleu de la tête aux pieds, ses fameuses lunettes XXL sur le nez, il contemple dans une émotion pudique ce lieu, oeuvre de toute une vie. La mort ne l’effraie pas mais du haut de ses 88 ans, il assure qu’il a organisé « les préparatifs de son dernier voyage ». Ses directives pour son enterrement sont prêtes, l’avenir de son cabaret aussi. Son dernier au-revoir, il l’aura choisi ; « Un cercueil bleu », bien sûr, qui reposera au cimetière Saint-Vincent, situé non loin de son cabaret. « Mais seulement après que mon cercueil ait été exposé dans mon cabaret », précise-il avant d’ajouter fatalement « Lorsque j’aurai tiré ma révérence, je souhaite que mon cabaret ferme définitivement ses portes ». Ses dernières volontés seront-elles respectées, ses fans et ses fidèles amis laisseront-ils s’éteindre le temple de la fête parisienne ? « Cela peut paraître prétentieux mais le cabaret ne me survivra pas », assure-t-il, « Seul restera peut-être une petite plaque où figure mon nom sur la façade. Et les gens diront: C’était Chez Michou, ici ! ». Pour le roi de la nuit, ainsi va la vie… 

Né le 18 juin 1931, à Amiens, ce fils d’une couturière et d’un père inconnu, est élevé par sa grand-mère Elise, « la femme de sa vie ». A l’âge de 20 ans, il tombe amoureux… De Montmartre ! Adieu la Somme, Bonjour la capitale ! Celui qui se nomme encore Michel gagne sa vie comme garçon de café ou vendeur de journaux à la criée. En 1956, il reprend le restaurant « Madame Untel » : « On y dansait au sous-sol et on n’y croisait pas que des machos et des oies blanches. » Quelques années plus tard, au retour d’un voyage à Las Vegas, il lui vient une idée « révolutionnaire ». Avec énergie, il nous conte la naissance des shows transformistes : « Un beau soir, l’envie nous est venue d’ajouter un peu de folie à cette adresse qui commençait à ronronner… Maquillés, déguisés et dotés de pseudos farfelus, la Grande Eugène, Phosphatine, Miss Glassex, Paulette Harpic, Lady Paic… Nous nous sommes jetés à l’eau un jour de mardi-gras. C’était en 1968! Nos clients ont aimé, ils en ont même redemandé… » Avec ses deux acolytes, Eugène déguisé en Nana Mouskouri, Lucien en Juliette Gréco, lui en France Gall, le trio triomphe. Et c’est le regard rieur qu’il ajoute : « Les bases de la revue étaient écrites, elles se sont affinées avec les années, toujours entre émotion et rire. J’imitais Brigitte Bardot en terminant mon numéro presque nu… Pour l’époque, c’était culotté… » Coquillages et crustacés, Qui l’eût cru !…

Un article d’Edgar Schneider, chroniqueur à Jour de France et à Paris Presse lance l’affaire et un succès fulgurant s’abat sur le cabaret. « Ce premier spectacle n’avait pas encore l’étoffe du cabaret actuel, il n’en était qu’à ses balbutiements » raconte Oscar, fidèle ami de Michou et directeur artistique du cabaret. Le prince bleu chahute les moeurs de l’époque. Aux habitués des nuits montmartroises s’ajoutent les noceurs de tout-Paris. La curiosité l’emporte et mettant de côté les idées préconçues sur Pigalle, ils se risquent nombreux au 80 rue des Martyrs. « Je ne vais pas écrire ici l’histoire du cabaret, mais j’aimerais rappeler que si nous n’avions pas inventé le transformiste, nous lui avons déjà donné dans la bonne humeur des couleurs qui nous étaient propres. » explique Michou. Et aujourd’hui rien n’a changé. Tous les soirs à 20h, vous faites la rencontre d’une Patricia Kass étonnante, d’une émouvante Vanessa Paradis, du King de la Pop Michael Jackson, ou encore de Nolwenn Leroy, Mylène Farmer, et les éternelles Dalida et Maria Callas… Les artistes du cabaret savent, par de petits gestes ou par une attitude vous déclencher le rire, et bousculer un peu ces stars qu’ils aiment tant…

Depuis six décennies, l’étroit cabaret est le lieu des fêtes les plus éblouissantes et délirantes de la capitale, accueillant tout autant de personnalités illustres qu’anonymes. Stars de la chanson, acteurs, femmes et hommes politiques défilent. Dalida, Edith Piaf, Sylvia Vartan ou Diana Ross. Lundi dernier encore, il recevait chez lui Brigitte Macron, Amiénoise, elle-aussi et qui a respecté le « dress code » avec son pantalon de cuir Bleu. Un beau moment de complicité comme il le raconte : « J’étais très fier de rencontrer la première dame de France, que du bonheur ! »  Au delà de son goût pour les banquets, les paillettes et le champagne, Michou aime surtout les gens. En souvenir de sa grand-mère adorée qui l’a élevé, il organise chaque mois dans son cabaret un déjeuner-spectacle avec des personnes âgées du quartier et des amis. Pour le plaisir des autres, mais aussi pour le sien. Ces matinées récréatives sont son instant de bonheur partagé, sa bouffée de plaisir, de rire et surtout d’amour. « J’adore les petites vieilles. D’ailleurs j’en suis une maintenant. », s’amuse t-il.

« Michou a le secret de donner des couleurs à vos nuits blanches » 

Tel le qualifiait si bien le poète Bernard Dimey. Hier, il est parti retrouver ses amies Dalida et Edith Piaf. Une étoile bleue veille désormais sur Montmartre. Il s’est envolé avec sa joie et sa générosité. On n’oubliera jamais son écrin de rêve, de fête et de folie. On ne flânera plus à Montmartre sans penser à lui. Pour vous, Michou, on sabrera le champagne et votre voix raisonnera toujours : « Youpi, quelle belle soirée ! »  Cela va nous manquer de voir la vie en bleu avec vous… Bon voyage et merci…

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *