Interview,  Média & Féminisme,  société

« Après mes parents, l’Etat… on vous abandonne une seconde fois. »

« Joy, ex enfant de l’ASE », se présente-t-elle. A 15 ans, sa famille l’abandonne, à 18 ans, c’est au tour de l’Etat. Fini l’Aide Sociale à l’Enfance et le foyer pour jeune mineur, chaque jour devient un voyage en solitaire. Rencontre.

Marie Chéreau : Pourquoi avez-vous été confiée à l’Aide Sociale à l’Enfance (ASE) ? 

Joy : J’avais 15 ans, j’avais envie de mourir. Ma mère peu convaincue par mon état et surtout par les psy, m’a quand même emmenée dans un Centre Medico Psychologique. Il faut dire que mes professeurs du lycée avaient beaucoup insisté ! J’ y ai trouvé un lieu où on m’a laissée m’exprimer sans jugement et sans frein. Et c’est là que j’ai lâché ma bombe. Ce que je n’avais jamais dit à personne et que personne n’avait jamais voulu voir.

Un jour, j’ai avoué à ma psycho que depuis l’âge de 10 ans mon beau-père m’obligeait à  avoir des relations sexuelles avec lui quand ma mère était au travail. Ce même jour, l’Aide Sociale à l’Enfance est entrée dans ma vie. Une audition devant les gendarmes puis une famille d’accueil d’urgence… C’était étrange et bouleversant : l’après-midi je confiais mon douloureux secret et le soir je ne rentrais pas chez moi. C’est aussi la dernière fois que j’ai vu ma mère. Aujourd’hui, quatre ans après, elle ne me croit toujours pas et elle a même épousé mon agresseur…

M.C: Comment avez-vous été prise en charge par l’ASE ?

J : Après une première famille d’accueil d’urgence ou je suis restée quinze jours, j’ai été accueillie dans une autre famille pendant quelques mois. J’avais besoin d’attention. J’ai commencé à raconter des choses qui je crois ont fait flipper tout le monde ! Je n’ai rien inventé… J’ai juste raconté mon histoire, les agissements de mon beau-père. Ce n’était pas supportable pour les autres enfants de la famille. J’ai dû partir, retour à la case ASE.

Là, j’ai été mise dans un foyer pour jeunes mineurs. Je me suis bien intégrée. Au foyer, il y avait des éducateurs formés pour m’écouter. Il y avait d’autres jeunes en difficulté, malmenés par la vie, comme moi. Je me suis réfugiée dans mes études, et grâce au soutien de l’ASE, j’ai pu les terminer et décrocher mon bac. A mes 18 ans, on m’a proposé une Mesure d’Accueil Jeune Majeur pour entamer mes études supérieures. J’ai tenté plusieurs concours, plusieurs formations mais dans ma ville il n’y a pas grand chose. Cela imposait de partir loin et je ne m’en sentais pas capable. J’ai donc fait un service civique de 6 mois dans une maison de retraite. Mais je n’ai pas été embauchée à la fin…

M.C : Aujourd’hui, où en êtes-vous ? Vous permettez-vous d’avoir encore des rêves ? 

J : Ma Mesure d’Accueil Jeune Majeur vient de s’arrêter. Je suis une formation d’insertion professionnelle mais vais-je arriver au bout ? Mes parents, puis l’Etat… On vous abandonne une seconde fois. J’habite au foyer des jeunes travailleurs, ce n’est pas comme au foyer jeune mineur, il n’y a pas d’éducateurs pour veiller sur moi…Je me sens seule. Le fait d’avoir parlé m’a coupée de toute ma famille. C’est le prix de ma liberté ! C’est un prix élevé quand même… Mais je ne regrette rien.

Des rêves ? Je voudrais trouver un travail qui me plaît. Dans une maison de retraite, y organiser des activités pour les personnes âgées, égayer leur quotidien. J’aimerais aussi rencontrer un garçon gentil et respectueux et peut-être un jour construire une famille. Ce ne sont pas des rêves extraordinaires mais ce sont les miens. J’ai seulement envie d’une vie banale. Et de vivre quelques joies… (Et dans un sourire timide, elle conclut : ) Le comble vu mon prénom !

Propos recueillis par Marie Chéreau

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *