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D’embryon hors-la-loi à bébé français

Deux femmes et un enfant. Comme Aurélie et Anna, elles sont plusieurs couples de femmes françaises à avoir eu recours à une PMA dans les pays limitrophes européens. Histoire du parcours d’un embryon hors-la-loi pour devenir bébé français.

9 mois plus tard… La magie, l’amour et la science ont opéré. Le conte de fée peut continuer de s’écrire pour Aurélie et Anna : Hugo est né ! Rappelez-vous, en mai dernier, sur un quai de la gare du Nord, le couple de femmes nous confiait son désir d’enfant, un désir impossible à réaliser en France, la Procréation Médicalement Assistée étant à l’époque toujours interdite.

9 mois plus tard… La loi française a elle aussi accouché d’un projet de loi bioéthique dont la mesure-phare ouvre la PMA aux femmes seules et aux couples de femmes. Mais rien n’est encore joué. Le texte a été adopté en première lecture au Sénat en février 2020, une seconde lecture était alors prévue à l’Assemblée Nationale en avril et la loi devait finir sa gestation en mai au Palais du Luxembourg… Mais entre temps, le Coronavirus a débarqué et bousculé le monde. Le président Emmanuel Macron a suspendu dès le 16 mars, toutes les réformes en cours. Loin des priorités de la crise sanitaire, la PMA en France a droit à sa quarantaine… 

« Nous avons eu beaucoup de chance. Anna est tombée enceinte dès la première insémination en Belgique », racontent les deux femmes, entre le biberon de midi et celui de 14 heures, « Un mois et demi que notre merveille a chamboulé nos vies ! ». Souvenez-vous, Anna et Aurélie avaient économisé plus de 4.000 euros pour réaliser leur PMA dans une clinique belge. « Une fois enceinte, Anna a pu être suivie comme n’importe quelle future maman par un gynécologue français », explique Aurélie, « A sa naissance, la sage-femme a même barré l’intitulé « Père » sur l’acte de naissance et l’a remplacé par Parents 2. » Pourtant, à ce jour, et selon la loi française, Hugo n’est que le fils d’Anna. Aurélie a donc enclenché avec son avocat une procédure d’adoption, afin de devenir la « mère sociale » au même droit que la « mère légale ». Mais le Covid-19 s’est invité à la baby shower et toutes les démarches sont pour le moment suspendues. « Après avoir fait notre stock de lait et de couches, je suis allée chez le notaire afin d’écrire mon testament en faveur de ma compagne et de mon fils… », raconte Aurélie, secrétaire médicale aux Urgences de l’hôpital Bichat à Paris, « Cela ne dérange pas l’Etat et les Français que je sois lesbienne, pour être en première ligne face au virus, mais par contre pour être la mère de mon fils, c’est une autre comptine ! »

PMA française en confinement  

Le 4 février dernier, le Sénat dominé par l’opposition de droite a adopté de justesse (153 voix contre 143 ), le projet de loi bioéthique. Après de nombreuses heures de désaccords, les sénateurs ont voté un texte, largement remanié qui réserve notamment le remboursement de la PMA par la Sécurité sociale aux seuls recours motivés par des critères médicaux, après constatation d’une infertilité. Agnès Buzyn, à l’époque ministre de la Santé, a dénoncé une atteinte « au principe d’égalité et de solidarité ». « Une marche arrière », a déploré Amnesty International France, comme « une discrimination (…) prohibée par le droit international. » Comme pour Aurélie et Anna, le gouvernement souhaitait pour les couples de femmes, que celle qui n’a pas porté l’enfant soit reconnue comme parent à égalité avec sa  campagne qui accouche, par le moyen d’une reconnaissance anticipée du futur nourrisson chez le notaire. Le Sénat, peu progressiste, a proposé d’établir la filiation de la mère d’intention, celle qui n’a pas mis bas, par voie… D’adoption. « Même si la loi est attendue et bien préparée, elle entraîne forcément un bouleversement. Dans un couple de femmes, les deux vont être mères. Avant, dans le droit français, la mère était celle qui accouchait. Nous sortons du « biologique », maintenant, les parents sont ceux qui déclarent s’engager, c’est très fort. », insiste Jean-Louis Touraine, député LREM, médecin et rapporteur du projet de loi bioéthique. Ce député de la majorité a porté pendant des mois cette grande réforme sociale, reflet d’une évolution sociétale. Pour lui, être parent raisonne comme l’engagement d’une vie, loin d’être « une mince affaire » qui « ne se résume pas à avoir fait un tour sous la couette ! » L’homme de 74 ans, lui même père, est conscient du choc des mentalités sur un sujet si controversé et se souvient finalement d’un temps « pas si lointain » où les enfants arrivaient un peu par hasard : « Ils étaient aimés bien sûr, mais n’étaient pas rêvés. Maintenant, ils existent avant même leur conception, dans la tête des parents ». 

Un « business de la procréation » ? 

Une idée d’engagement et d’amour, loin d’être partagée par nombre de militants anti-PMA. On se souvient du drôle de cortège composé de centaines de jeunes filles, vêtues de noir avec cocardes et bonnets phrygiens de Marianne, poussant en rythme des caddies remplis de bébés en plastiques et de faux-billets de banque, devant l’Assemblée Nationale le 8 mars dernier. En cette date symbolique de la Journée Internationale des Droits des Femmes, ces militantes de la « Manif pour tous » se sont opposées avec véhémence et originalité à l’ouverture de la PMA à toutes les femmes et à la GPA. « Les femmes ne sont ni à vendre, ni à louer, pas pour une heure, pas pour neuf mois », a interpelé Ludovine de la Rochère, dirigeante du mouvement, avant de lancer un billet dans les airs sur lequel il était inscrit « Stop au business de la procréation ». Deux jours auparavant, le 6 mars, Anne Hidalgo, maire sortante de la Mairie de Paris, en campagne pour sa réélection au Point Ephémère, participait à un évènement politique et festif avec Fiertés en Commun, la branche LGBT de son mouvement, Paris en Commun. Son meeting avait été lui-aussi perturbé par une intrusion de militants anti-PMA qui clamaient :« On est tous des enfants d’hétéros ». Par la suite, Anne Hidalgo leur avait répondu par un tweet : « Ce type d’intimidation d’un autre temps ne nous faisait pas peur hier, cela ne nous fera pas plus peur demain, si je suis réélue avec mon équipe. Mon engagement pour l’égalité et contre l’homophobie reste entier. »  

Un fort sentiment de colère et d’injustice, qu’Aurélie et Anna oublient un instant, perdues dans les grands yeux bleus de leur fils. Rayonnantes d’amour pour leur progéniture, produit d’un combat scientifique et social, les deux femmes gardent l’espoir d’une France plus ouverte et égalitaire. Une France avec des enfants désirés, aimés. Le Covid-19 apporte son lot de drames, on pense au petit-garçon frappé à mort par son père en Seine-Saint-Denis, il y a trois jours. « Un ange parti trop tôt… Cela ne devrait pas exister. », commentent avec émotion les deux femmes, Hugo serré contre elles. On souhaite à Anna et Aurélie simplement du bonheur. On souhaite à notre France du changement. Et on se raccroche aux mots d’Oscar Wilde : « Il faut toujours viser la lune car même en cas d’échec, on atterrit toujours dans les étoiles. » 

Marie Chéreau

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