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Confinés du monde : Anya*, 28 ans, en Russie

Un monde à l’arrêt. Plus de la moitié de la population mondiale, soit plus de 4 milliards d’habitants sont désormais contraints de rester chez eux pour tenter d’endiguer la pandémie du coronavirus. Jeunes Sans Frontières est parti à la rencontre de jeunes confinés et déconfinés à travers le monde. Quotidien, mesures gouvernementales, émotions et espoirs : rendez-vous chaque jour au delà du confinement, des frontières, et un seul message : avec fraternité, vaincre l’ennemi invisible.

Pendant des semaines, la Mère Patrie semblait invulnérable au Covid-19. Aujourd’hui, la Russie recense plus de 200.000 personnes infectées et un nombre de décès proportionnellement faible qui interroge sur la véracité des chiffres officiels. 

Anya*, infirmière, nous ouvre les portes d’un hôpital moscovite où la pénurie de matériel cohabite avec le désespoir des soignants. 

“Je m’appelle Anya S.*, j’ai 28 ans et je suis infirmière dans un hôpital de Moscou en Russie. La population moscovite est confinée depuis le 28 mars dernier. La quarantaine devait s’achever mardi 12 mai mais face à l’ampleur que prend le virus, le maire Sergueï Sobianine, a annoncé jeudi, un prolongement des mesures de confinement de trois semaines, jusqu’au 31 mai. 

Nous avons donc le droit de quitter notre domicile uniquement pour faire des courses et pour aller chez le médecin. A partir de mardi, le port du masque et des gants de protection sera obligatoire dans les transports en commun… Il faut dire que le nombre de personnes contaminées explose depuis quelques jours : plus de 210.000 cas confirmés et 1.915 morts pour le moment… Et encore ces chiffres sont sous-évalués. Nous en sommes tous conscients. 

Ici, pendant des semaines, alors que la majorité des pays d’Europe était confinée, le Coronavirus “n’existait pas en Russie”, beaucoup de nos patients mourraient de ce qu’on devait nommer “des pneumonies extrahospitalières” Pendant un moment, notre gouvernement a joué la politique de l’autruche : grâce à la fermeture de notre frontière avec la Chine – longue de 2.700km ! – le 31 janvier dernier, il a affirmé que “tout était sous contrôle”. Quelques citoyens de retour d’Italie, d’Espagne, de France ou de plus de 65 ans, ont été aussi placés en quarantaine. Mais les commerces, les restaurants, les écoles restaient ouvertes. Alors, quand on voyait le massacre que subissait l’Europe Occidentale, quelques russes ont décidé de se confiner de leur propre gré. 

En tant qu’infirmière, je fais partie des gens obligés de continuer à travailler. Et je remercie chaque jour le ciel, face à une telle crise sanitaire, de pratiquer dans un hôpital de Moscou et non dans un centre de santé perdu dans la campagne. Loin de la capitale, le système de santé est sous-équipé, dans une précarité inimaginable. La communauté médicale de notre pays devient l’un des nids de la pandémie. Il y a eu l’histoire notamment d’un médecin dans le Grand Nord, qui faute de précautions suffisantes, a créé à lui seul un cluster dans la république de Komi.

A 40 kilomètres de Moscou et en un mois et demi, notre maire a fait construire un hôpital virologique avec près de 900 lits dont 200 de réanimation afin d’accueillir les patients atteints du covid19. Depuis le début, sous les ordres officiels, on effectue de nombreux tests… Ils ne sont pas très fiables. Même à Moscou, nos conditions de travail sont très difficiles, inhumaines si j’ose dire. On reçoit beaucoup de pression interne et on fait face à un manque cruel d’équipements. Depuis quelques semaines, il y a une vague de suicides parmi les médecins qui se défenestrent directement des toits des hôpitaux… Nous sommes tous à bout de forces physiques et psychiques. Le président Vladimir Poutine a, à demi-mot, avoué la pénurie à laquelle nous faisons face, et il a assuré qu’à partir de la mi-mai, ils seront en mesure de fournir « plus de 150.000 équipements de protection par jour ». Pour le moment, sans compter les suicides, plus de 100 médecins sont morts du coronavirus… A essayer de se battre pour sauver des vies, personne n’est immunisé, personne n’échappe à ce virus et à l’incompétence gouvernementale. 

Le confinement est difficile à respecter pour la population russe. Il faut dire que cela paralyse l’économie du pays et plonge de nombreuses familles dans la précarité. Le chômage partiel n’existe pas ici. Le président a annoncé un mois de “congés payés” à charge pour les entreprises afin qu’elles continuent de verser les salaires et essaient de compenser les pertes financières subies par de nombreux foyers. Les violences conjugales ont aussi plus que doublé depuis le début de la quarantaine… En temps normal, les autorités ne viennent pas en aide aux femmes battues, alors là, croyez-vous qu’ils se déplacent ? Le recours aux procédures d’urgence à cause de la fermeture des tribunaux est impossible ni même la possibilité de rejoindre un refuge spécifique à cause de l’interdiction de circuler. Quelle solution ? Etre condamné à mourir ?… La Russie va mal. Et le monde entier se noie.”

Propos recueillis par Marie Chéreau.

* Par mesure de sécurité, l’identité de notre témoin a été modifiée. 

 

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