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Amazones 2.0 : quand le corps des FEMEN devient une arme pacifique

Retrouvez en vidéo les actions des FEMEN en France : 

Poitrines à l’air, slogans provocateurs et couronnes de fleurs, les Femen ont inventé ces dernières années une nouvelle manière de poursuivre l’éternel combat contre les inégalités entre les sexes. Immersion au coeur d’un féminisme radical, teinté de réappropriation du corps, d’effets cinématographiques et de lutte démocratique. 

© Getty / Filippo Mutani

“Je suis devenue libre progressivement. Je suis passée d’un corps passif et obéissant à celui d’une amazone en plein combat”, annonce en préambule, Inna Shevchenko, chef de file des FEMEN. En cette période de confinement, l’activiste féministe piaffe d’impatience face à ce contre-temps dans son combat pour l’égalité. “Mon corps et mon esprit n’acceptent pas l’idée de rester chez soi pendant un temps indéterminé. J’ai en permanence ce sentiment d’être prête à partir… A voyager vers ma prochaine destination”, explique celle qui a dû fuir l’Ukraine son pays natal, il y a 8 ans. Alors Inna choisit de s’en remettre au moment présent et tue le temps sur Instagram, par l’écriture de ses articles pour Charlie Hebdo, en suivant des cours d’Allemand en ligne et même en cuisinant ! Elle précise avec humour : “Faire un gâteau est un acte féministe, quand c’est pour le manger soi-même.” Et un cheesecake plus tard, l’Amazone 2.0 planifie ses futures opérations, prête à ressortir son arme pacifique : sa poitrine. 

Réappropriation du corps féminin par l’exhibitionnisme ? 

Dans son livre Héroïques, Inna explique dès les premières pages sa fascination pour les Amazones, guerrières féminines, censées avoir existé en Asie, en Afrique et même sur le territoire actuel de l’Ukraine. “L’archéologue David Anthony a d’ailleurs révélé qu’environ 20% des tombes de guerriers scythes et sarmates, établies sur le territoire actuel de la Russie, faisaient état de femmes armées vêtues des mêmes tenues que les hommes.”, écrit-elle. Bien qu’il existe encore de nombreux doutes sur l’histoire de ces amazones, il semblerait que des femmes nomades, abandonnées par des hommes partis à la conquête de l’Asie, auraient appris à se défendre et protéger leur territoire.Cette histoire pourrait être à l’origine des mythes d’Hérodote qui racontent que les Amazones s’accouplaient une fois par an avec leurs voisins et tuaient l’enfant si c’était un garçon.”, précise la FEMEN, dont cette légende a entièrement rédéfini sa vision de la féminité à l’adolescence. Notons que la racine grecque du mot “Amazone” signifie “sans sein” car selon le mythe, ces guerrières coupaient leur sein droit ou le brûlaient afin d’être de meilleures archères. Le temps défile, les mythes demeurent et les symboles forts ont une deuxième vie. En 2020, la nouvelle armée anti patriarcat ne se mutile plus les seins mais les peint, fière de les exhiber face à une société choquée par cette nudité revendiquée et non sexualisée.

© Lionel Bonaventure / AFP

“En faisant du corps féminin un argument indissociable de notre lutte, nous invalidons les outils symboliques de la domination masculine”, éclaire le comité des FEMEN, “Le slogan “nos seins, nos armes” prend tout son sens : la nudité féminine n’est plus dominée par la définition sexuelle qu’en donnent nos sociétés, mais par la volonté féministe de considérer son propre corps comme un outil de résistance et de libération.”. Cette efficacité de leur tactique “seins nus” constitue en soi pour ces féministes une première victoire sur “le système phallocratique” qu’elles combattent. Pour Annie Le Brun, première écrivaine française à avoir écrit sur le mouvement, les FEMEN retournent “ce par quoi, on les opprime en une arme qui décontenance”. Loin de la séduction, en se servant du corps pour envoyer un message écrit et donc brouiller l’idée initiale de notre société face à la nudité d’une femme, les activistes créent un moyen de lutte unique en son genre et déconstruisent l’image de la femme objet : Elles disent que la réappropriation du corps féminin est possible par leur exhibitionnisme, analyse Annie Le Brun. 

“Une grammaire cinématographique” propre aux FEMEN

“Pourquoi les seins nus ? La question revient sans cesse ! L’idée d’une femme dénudée dans un espace public choque les gens alors qu’un homme torse nu ne semble émouvoir personne”, s’énerve la horde de FEMEN. Elles rappellent donc avec fierté la genèse de leur mouvement. En 2008, les activistes ukrainiennes manifestent de manière classique, mais personne ne leur accorde la moindre importance. Au bout de deux ans, frustrées par leurs combats infructueux, elles font sauter leurs T-shirts et brandissent leurs écriteaux au-dessus de leurs têtes.Les journalistes sont au rendez-vous ! Et le lendemain, dans les journaux, on ne parle que d’elles ! Mais les photographes ont coupé les photos juste au-dessus de leurs têtes, on ne voit pas les pancartes…”, expliquent les FEMEN. En colère d’être une fois encore considérées par leur corps et non par leurs revendications, elles décident donc d’inscrire leurs slogans directement sur leur peau. “De la sorte, le message ne peut plus être occulté. La méthode fonctionne si bien qu’elle s’est exportée partout dans le monde”, puis elles ajoutent, “On doit comprendre le message au premier coup d’oeil”. 

Joséphine Marchmann, ancienne FEMEN en Allemagne, théorise même l’idée que leurs poitrines ainsi taguées les transforment en “moyen de communication” contre leurs “ennemis” : les actions des FEMEN sont une sorte de pop féministe. Elles utilisent les médias d’aujourd’hui et fabriquent des images puissantes.” Souvenez-vous l’impressionnant show des activistes le 8 mars dernier en l’honneur de la journée internationale des droits de la femme : parées de combinaisons, lunettes et masques de protection, les militantes ont pris d’assaut la place de la Concorde, prêtes à décontaminer le monde du “Patriarcatvirus”. Armées de leurs poitrines, de vaporisateurs et de fumigènes, elles défilent. La mise en scène est rodée, impactante et photogénique. Le pari est réussi, les images font rapidement le tour des médias internationaux. Joseph Paris, réalisateur du documentaire “Femen : Naked” (2014), définit même l’invention d’une grammaire cinématographique propre à leur mouvement”. En effet, les amazones contemporaines n’en sont pas à leur coup d’essai : on se rappelle par exemple du cortège de zombies lors de la manifestation contre les féminicides en octobre 2019, ou encore de leurs costumes et extincteurs de pompiers devant le ministère de l’intérieur pour dénoncer les viols impunis dans les casernes, ou même leurs danses lancinantes en soubrette devant chez DSK !… 

Une “sorte de test de démocratie” ? 

“En revoyant mes images, j’ai songé que si j’avais filmé ces scènes d’un angle différent, que si j’avais changé de focale ou adopté un autre choix de montage, le résultat aurait été sensiblement le même. On y verrait les mêmes corps nus, en vulnérabilité, dans une lutte inégale avec des forces plus nombreuses, habillées, armées, et violentes. Je tenais la caméra, mais c’est elles qui avaient fait le film”, explique Joseph Paris, pour qui la fragilité apparente des FEMEN est une manière de mettre en lumière les systèmes d’oppression, la violence qu’ils exercent et de tendre un piège aux imbéciles”. La plupart du temps, les militantes se retrouvent brutalement arrêtées par les forces de l’ordre, parfois même mises en joue et tabassées comme en 2012 lors de la manifestation de l’institut Civitas qui s’oppose au mariage pour tous… Selon Inna,une action FEMEN est une sorte de test de démocratie” et la jeune femme sait de quoi elle parle. En 2012, alors qu’elle proteste en Biélorussie contre la dictature du Président Loukachenko, elle est violemment enlevée par le KGB, torturée plusieurs jours avant d’être relâchée en pleine forêt. “Pope no more”, revendiquent encore les FEMEN, en février 2013, suite à la renonciation du pape Benoît XVI, tout en sonnant les cloches de la cathédrale Notre-Dame de Paris. Le service d’ordre tente en vain de les évacuer mais face à leur résistance, il éteint toutes les lumières. Les flashs des photographes ont renforcé l’efficacité cinématographique de leur action, et l’idée d’obscurantisme qui règne dans l’Eglise”, interprète Joseph Paris.

© Reuters / CHARLES PLATIAU

Finalement, est-ce en se mettant à nu que la vérité sur nos sociétés éclate ? Toujours est-il qu’Inna et ses amazones n’ont pas fini de découvrir leurs poitrines. “Le corps est un champ de bataille, et c’est sur ce terrain-là que nous devons agir”, assure celle qui symbolise aujourd’hui une figure d’un féminisme radical assumé. A l’aube de ses trente ans, à la veille du déconfinement, Inna Schevchenko livre un conseil universel pour toutes les femmes : Faites l’expérience de votre corps : courez, sautez, tombez, égratignez-vous les genoux, dansez, faites l’amour. Et décidez vous-même quand votre corps est sexuel et quand il est politique. ” Alors, Mesdames les Amazones, aux aguets !…

Marie Chéreau 

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