Interview,  société,  Virus féministe dans les médias

Emmanuelle Anizon : “On a un pouvoir quand on est journaliste, tellement extraordinaire, qu’on se doit de le mettre au service de grandes causes.”

Elle voulait lire et écrire. Après une première expérience dans l’édition où les journées lui paraissaientinterminablement ennuyeuses”, elle a soif d’aller à la découverte du monde et à la rencontre des gens. Sans avoir fait aucune école de journalisme et en commençant par des stages, elle trouve sa vocation. “Je devais faire un stage d’une semaine à La Croix. Avant même de commencer le directeur des ressources humaines m’a expliqué que je n’aurais aucun avenir vu que je n’avais aucune formation. J’y suis restée trois ans, j’y ai décroché mon premier CDD au service politique”, s’amuse-t-elle. Autodidacte et emphatique, les postes de chef ne sont pas pour elle. Emmanuelle Anizon, aujourd’hui grand reporter à l’Obs, veut seulement vivre de terrain et raconter des histoires de vie. Rencontre.

© Emmanuelle Anizon – Twitter
Marie Chéreau : Pourquoi avez-vous choisi de vous consacrer aux grandes enquêtes sociétales ? 

Emmanuelle Anizon : Je défends le droit des victimes. Profondément, je vis ce métier comme une mission. C’est la raison pour laquelle j’ai arrêté très vite de faire du journalisme politique. Je ne suis pas faite pour côtoyer les puissants et protéger les gens en place. Je conçois mon métier comme un moyen utile de dénonciation et d’aide pour les plus faibles. Et dans notre société, les faibles sont effectivement entre autres, les enfants et les femmes et tous ceux qui ont du mal à faire entendre leurs voix. C’était une évidence pour moi, j’avais besoin d’enquêter sur l’humain. Mes premières grandes enquêtes portaient sur la pédophilie et on ne sort jamais indemne face à de tels sujets. Je me rappelle, lorsque mon enfant avait à peine huit mois, j’assistais à une audience sur un groupe pédophile qui agressait des bébés et lors de ce procès ils expliquaient dans les détails les sévices subis. Je suis sortie de la salle en courant pour aller vomir aux toilettes. J’avais 30 ans et je me suis faite la promesse de ne plus parler de ces sujets. Sur le moment, c’était au-dessus de mes forces. J’avais besoin de prendre de la distance. C’est à cette période que j’ai rejoint Télérama et j’ai commencé à investiguer sur de grandes stars de la télé, des gens qui à l’époque étaient intouchables et sur lesquels il y avait des choses à raconter. Mais lorsque vous avez une empathie, ces sujets sociétaux finissent toujours par vous rattraper. Je veux seulement mettre ma voix au service des plus faibles, comme récemment lors de mon enquête sur les Gilets Jaunes. 

M.C : En effet, vous avez passé un an en immersion avec les Gilets Jaunes, comment avez-vous réussi à tisser des liens avec eux, qui se méfiaient des journalistes ? 

E.A : C’est toujours la même approche, une approche humble du terrain. Je n’arrive jamais avec une idée préconçue, j’essaie toujours de comprendre les gens en face de moi. Il y avait une humanité qui me touchait chez les Gilets Jaunes et une détresse qu’il fallait réussir à médiatiser correctement. Cela demande seulement du temps. J’ai été sous les gaz avec eux tous les samedis, j’ai passé de nombreuses soirées dans des cafés à boire des bières, à manger des mauvaises chips et surtout à écouter leurs vies. Je ne les ai jamais jugés ou mis dans des cases. Je voulais seulement les comprendre. Il est primordial pour moi d’avoir cette sincérité dans ma démarche. On n’est jamais neutre, parce qu’on vient avec notre subjectivité, mais j’essaie tout simplement d’être honnête. Avec les Gilets Jaunes, quelquefois on s’est fritté, quelque fois ils n’ont pas été contents de mes papiers parce qu’ils trouvaient que je n’étais pas assez dans leur camp mais ils ont toujours reconnu qu’il y avait une écoute, du temps passé avec eux… Lorsque j’enquête sur les gens, je rencontre 30, 40 personnes, je ne vais jamais écrire un portrait avec trois interlocuteurs ! Je revendique le contact humain qui est la base de tout. C’est seulement mettre son humanité au service de l’humain face à soi, et cela, les gens le ressentent. 

M. C : La pédophilie, les violences sexuelles… Lorsque l’on travaille sur des sujets aussi difficiles, comment réagit-on en tant que femme et en tant que mère ? 

E. A : Quand on a évoqué l’écriture de ce livre avec Sarah Abitbol, personnellement je n’en avais pas très envie. Après plusieurs années de travail sur les violences sexuelles, je savais la charge émotionnelle que cela représentait, et passer des mois à “rentrer dans la douleur” de quelqu’un, c’est difficile. Alors, je suis allée voir l’éditrice et je lui en ai parlé par devoir et par loyauté vis à vis de Sarah. Elle a simplement dit : “Il faut le faire”, puis elle s’est rendue chez l’éditrice de Plon qui a ajouté : “C’est un devoir de femme”. Une vraie chaîne de femmes s’est constituée autour de l’histoire de Sarah. Une très belle chaîne de solidarité féminine. Au delà de mes craintes, j’en avais la responsabilité. Le devoir est supérieur au petit désagrément émotionnel. Ces causes sont tellement importantes que si en tant que journaliste on n’en parle pas, qui d’autre le fait ? Bien entendu, c’est très impactant… (Elle rit.) Pour ma famille, mes amis, j’ai une image de quelqu’un un peu obsédé par ces sujets glauques. Et en même temps, je pense qu’au fond, ils sont fiers que je me dévoue à ces causes, même si j’en parle un peu trop au dîner ! Il y a forcément une vraie déformation professionnelle, j’ai toujours mis mes enfants en garde, je les ai interdits d’aller au catéchisme, aux scouts, je ne les ai jamais envoyés en colonie… On ne sort pas indemne de tout cela. Mais n’oubliez jamais, on a un pouvoir quand on est journaliste, tellement extraordinaire, qu’on se doit de le mettre au service de grandes causes. Et j’ai choisi les miennes. 

Propos recueillis par Marie Chéreau.

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