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Karim Bennani : “Si on veut que le sport féminin comble son retard sur le sport masculin, il faut déjà qu’à l’antenne, il y ait une représentativité des femmes dans les grands médias.”

Le coronavirus lui a imposé de faire une pause dans le sport, ce n’est pas pour autant que Karim Bennani prend place sur le banc de touche. Il est 15h30, lorsque l’animateur de Jour de Foot sur Canal Plus et chroniqueur sportif sur Clique TV, accepte de nous accorder une mi-temps. A 16h, il rejoindra les bureaux de CNews, car depuis quelques semaines, il présente aux Français confinés les JT du soir. Endurant et ambitieux, il est de ceux qui ne redoutent aucun défi. Ni même celui de s’exprimer sur la féminisation dans le milieu du sport. Coup d’envoi de la rencontre. 

Retrouvez mon podcast avec Karim Bennani : 

Najat Vallaud-Belkacem, Jessica Houara-D’Hommeaux, Laury Thilleman, Karim Bennani et Sarah Ourahmoune. © Clique TV / Facebook
Marie Chéreau : Le 8 mars 2019, sur Clique TV, entouré de l’ancienne ministre des sports Najat Vallaud-Belkacem, de la footballeuse internationale française Jessica Houara-D’Hommeaux, de l’animatrice et miss France 2011 Laury Thilleman ainsi que de la boxeuse française médaillée d’argent aux JO de Rio Sarah Ourahmoune, vous réalisez une émission consacrée au sport féminin. Quelles ont été vos motivations ? 

Karim Bennani : Depuis quelques mois, j’avais commencé à travailler pour Clique, qui passe sur Canal plus mais qui a développé aussi tout un univers avec sa propre chaine consacrée à la culture urbaine. J’ai proposé à Mouloud Achour une émission de sport sur cette chaine qui retrace chaque semaine le parcours d’une personnalité du monde du sport. J’avais fait des émissions sur des grandes légendes telles que Michael Jordan, Mike Tyson, Zinédine Zidane, Roger Fédérer et j’en passe. Le concept était de réunir trois, quatre invités autour de cette personnalité. On débattait, on revenait sur la carrière du sportif du jour, mais aussi sur ses “à côtés”. Par exemple, on a parlé des titres de NBA de Michael Jordan, mais aussi de ses contrats publicitaires, du lancement de sa marque de chaussures… Pour Mike Tyson, on a abordé ses déboires avec la justice, son addiction aux femmes, à l’alcool et à la drogue. 

Je me suis rendu compte assez vite que je n’avais pas traité de personnalités féminines du monde du sport. J’en avais envie mais je n’avais pas les invités pour le faire. J’ai réussi à faire une émission sur Serena Williams, légende absolue pas seulement du tennis, mais du sport en général. Il y a eu aussi une émission sur Amélie Mauresmo. 

Très vite, je me suis dit qu’il fallait faire une émission particulière en cette date du 8 mars, cette journée internationale du droit des femmes, même si évidemment on n’a pas besoin de ce jour en particulier, pour parler et traiter des femmes dans le milieu du sport. J’ai été très fier du rendu final de cette émission. Mais j’ai encore plus apprécié le travail en amont qui a demandé une préparation différente et très enrichissante. 

M.C: Sur quels sujets précis ont porté les débats ? 

K.B : On a débuté l’émission avec leur point de vue général sur la place des femmes dans le milieu du sport actuellement. Evidemment, avec encore des inégalités criantes… Puis, je leur ai demandé de s’exprimer sur leurs modèles féminins. Serena Williams est sortie du chapeau assez vite, car je le redis, elle incarne beaucoup pour la cause des femmes dans le milieu du Tennis qui est très masculin et où les Prime Money, les dotations pour les vainqueurs ont souvent été plus importantes pour les hommes que pour les femmes. Et cela a changé depuis peu sous l’impulsion de Serena. Elle a permis que les femmes et les hommes obtiennent exactement la même somme en tant que vainqueurs de Roland Garros, Wimbledon, l’US Open, et l’Open d’Australie. C’est une vraie révolution dans le milieu du Tennis. Marie José Perec a aussi été citée comme exemple. Elle a été l’un des porte-drapeaux de l’équipe de France et de manière générale dans son sport dans les années 90, elle a marqué les esprits. Je pense à ses doubles victoires aux Jeux Olympiques d’Atlanta en 1996… Elle a donné à beaucoup de filles et de femmes l’envie de pratiquer du sport, et pas uniquement de l’athlétisme. 

On a également abordé le sujet des inégalités salariales, en comparant entre autres le plus gros salaires dans le football masculin et celui du football féminin : la différence est multipliée par 100 ! La joueuse la mieux payée actuellement, Ada Hegerberg, attaquante à l’Olympique Lyonnais, gagne 400.000 euros par an alors que Neymar perçoit environ 40 millions par an… Il y a vraiment un décalage financier énorme…

M.C : Mais finalement, les médias couvrent encore très peu le sport féminin, notamment à la télévision, qu’en pensez-vous ? 

K.B : Sur cet aspect, le sport féminin commence à rattraper son retard. On le voit notamment avec Canal Plus, qui donne une visibilité au foot féminin, avec des matchs en prime time qui ont réuni parfois 500, 600.000 téléspectateurs, ce qui est colossal pour un sport mis en lumière que très récemment. A titre de comparaison, une audience pour un match masculin est autour d’un million. Il y a eu la coupe du monde féminine dont les médias ont beaucoup parlé. On a pu constater une réelle appétence des français pour cette compétition avec des records d’audience sur TF1. Après, bien sûr, le sport féminin est couvert médiatiquement par périodes et il faut toujours qu’il y ait de grands championnats, de grandes compétitions et des parcours importants de l’équipe de France, pour que les gens s’y intéressent. Je pense bien entendu, à l’équipe de France, l’année dernière, à domicile qui est allée jusqu’en quart de finale face aux Etats-Unis. Je pense à l’équipe de France de Handball féminin qui a eu un très beau parcours, et qui a aussi fait des records d’audience sur TF1. Lors des Jeux Olympiques, les médias s’intéressent beaucoup aux personnalités féminines. En 2016, la finale de Sarah Ourahmoune a été autant suivie que celle des hommes. 

M.C : Ne peut donc pas dire que les médias ont besoin d’une histoire à raconter autour d’une personnalité ou d’une équipe féminine pour mettre en lumière une discipline de femmes ? 

K. B : Tout à fait ! Et c’est ce que je déplore car je pense qu’il est important de développer un feuilleton. C’est ce que commence à faire Canal Plus avec le rendez-vous hebdomadaire du foot féminin, mais c’est encore trop peu. Il faut y aller petit à petit. Il y a ce décalage inscrit dans le temps que je pense difficile de combler parce que le sport masculin a pris tellement d’avance. Je pense au Football qui génère beaucoup d’argent et de téléspectateurs dans le monde entier. Il faut que les Français et le monde en général, s’intéressent au feuilleton, comme on suit celui de la ligue 1 dans le foot, de la NBA dans le Basket aux Etats-Unis… Il faut des feuilletons accrocheurs, avec des personnalités fortes et cela va prendre encore un peu de temps. 

Marie Portolano et Karim Bennani © Twitter – Karim Bennani
M. C : En tant que journaliste, constatez-vous une évolution positive de la féminisation dans les médias, et plus précisément dans le journalisme sportif, un milieu encore très masculin ? 

K.B : Il y a de plus en plus de femmes à l’antenne dans le journalisme sportif, notamment chez Canal Plus. Aujourd’hui, il y a plusieurs femmes présentatrices de leurs propres émissions comme Marie Portolano, Laurie Delhostal ou encore Nathalie Iannetta, qui a été, si j’ose dire, précurseur pour toutes les femmes journalistes spécialisées dans le football. Elles ont pris le pouvoir, elles sont crédibles, et elles le prouvent chaque semaine, chaque week-end. Personnellement, je trouve que c’est une excellent chose. 

Si le meilleur est une femme, elle doit être à la place de l’homme et vice versa. Quand je suis arrivé à Canal, j’ai confié dans l’émission que je présentais le vendredi soir, l’expertise footballistique du match à une femme, Gaëtane Thiney, qui est encore en activité et qui a joué dans l’équipe de France l’année dernière. Elle n’a jamais hésité à donner son avis sur le foot masculin et elle était super. Laure Boulleau le fait aujourd’hui le dimanche soir. Les consultantes, les journalistes, il y a une réelle féminisation à l’antenne, et c’est une très bonne chose. 

Les médias doivent montrer l’exemple au milieu sportif. Si on veut que le sport féminin comble son retard sur le sport masculin, il faut déjà qu’à l’antenne, il y ait une représentativité des femmes dans les grands médias. Et c’est de plus en plus le cas. 

Propos recueillis par Marie Chéreau.

© Canal Plus Officiel

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