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Les Antigones ou les Anti-FEMEN

“La féminité est une arme”, annoncent fièrement les Antigones, “mouvement de femmes” revendiquant leurdroit élémentaire et leur devoir fondamental à être des femmes à part entière”. Né en 2013, ce collectif avait fait grand bruit, lorsque vêtues de robes blanches, les activistes avaient déclaré – pacifiquement – la guerre aux FEMEN en déployant leurs idées conservatrices. En 2020, le mouvement a évolué, loin des actions médiatiques des premières heures. Elles ont développé un cercle de conférences à Paris, publient une tribune par mois dans Valeurs Actuelles et diffusent une émission mensuelle de radio via leur chaine Youtube.

Anne Trewby est l’une des quatre fondatrices et présidente de ce mouvement alterféministe”. Elle s’épanche sur leur propre conception du corps féminin, de la nudité et du combat féministe qui l’entoure depuis la nuit des temps. Entretien.

© Capture d’écran de la vidéo mise en ligne par les Antigones en 2013.

Marie Chéreau: Les Antigones sont-elles un mouvement féminin ou féministe ?

Anne Trewby: Nous défendons une position qui nous est propre et particulière par rapport à cette question du féminisme. Ce terme “Féminisme” renvoie à des définitions fort différentes selon la personne qui parle. Si on entend par féminisme, comme généralement dans le langage commun, la défense des femmes, pourquoi pas, nous l’attribuer. Néanmoins, si l’on entend seulement par là, les courants de pensée nés au XIXe siècle et continués au XXe, profondément héritiers d’une logique hégélienne de lutte des classes, puis de l’école structuraliste de Derrida et consort, nous ne pouvons y souscrire puisque nous ne partageons pas ces prémisses intellectuelles. Nous nous considérons tout simplement comme héritières du féminisme dans la mesure où c’est une école de pensée, riche de courants très divers, qui nous a précédé et qui nous livre des outils d’analyse auxquels nous sommes libres de souscrire ou que nous pouvons critiquer. Nous avons donc une politique de distanciation et restons avant tout un mouvement féminin.

M.C: Sur quels éléments reposent donc cette philosophie féministe des Antigones ?

A.T: La philosophie des Antigones se basent sur plusieurs prémisses intellectuels que ne partagent pas les féministes françaises actuelles. Nous considérons le féminin et le masculin comme un couple complémentaire, couple fondateur qui participe à la compréhension du monde dans son ensemble. Comme le froid et le chaud, le sec et l’humide ou encore le sacré et le profane ! Et qui traverse l’humanité par sa sexuation tout en la dépassant. Nous considérons la sexuation comme nécessaire et signifiante au-delà des seules données biologiques, et pensons qu’elle est une base structurante pour toute société et qu’elle doit à ce titre être prise en compte dans l’organisation des sociétés. Nous sommes enfin convaincue de l’existence d’un ordre et de lois naturelles que la société doit chercher à mettre à jour et respecter, en vue du Bien Commun.

M.C: La place du corps de la femme est un pilier même du combat féministe…

A.T: Le corps féminin s’est malheureusement retrouvé fort maltraité dans la pensée féministe. A la suite de tout un courant de la pensée occidentale, héritière de Descartes, qui considérait le corps comme une machine au service de l’humain, la pensée de Simone de Beauvoir va contribuer elle aussi à façonner le rapport contemporain au corps, et notamment au corps féminin. Dans Le Deuxième Sexe, le corps est perçu comme entrave et la maternité comme “asservissement à l’espèce”. Reniement de la féminité, mais aussi plus largement mépris du corps, celui-ci n’est pensé qu’à travers le prisme de la liberté interprétée comme autodétermination. Avec la 2e vague des années 1970, le champ de la lutte féministe n’est plus seulement la vie sociale, mais également le domaine de l’intime, et notamment celui du corps et de la sexualité. Ce féminisme de deuxième vague fait du corps féminin à la fois le lieu de la domination et l’instrument de la libération. Toute la pensée sur le corps qui en découle, aussi intéressante soit-elle à certains égards, est marqué par une forte instrumentalisation politique. La pensée féministe a en effet cela de spécifique qu’elle poursuit d’abord et avant tout un objectif stratégique : celui de la “libération” des femmes.

M.C: …Quelle est donc la finalité de cette évolution de la conception du corps féminin ? 

A.T : Finalement, on peut dire la “dénaturalisation” des femmes, et du corps en général, qu’opèrent les féministes était un passage obligé. Aussi nécessaires qu’aient été les critiques d’une pensée du corps excessivement biologisante héritée du siècle précédent, l’impératif politique a pris le pas sur la recherche de vérité philosophique et scientifique, au point d’en arriver dans certains courant féministes contemporains à un déni quasi-total du corps. C’est l’idée radicale du genre lorsqu’il est pensé comme primat absolu de la construction sociale de l’identité par rapport à la sexuation, réduite au statut de simple donnée matérielle dénuée de toute signification. Cette évolution nous mène droit aux dérives actuelles de considérer le corps comme une simple ressource, et notamment le corps féminin dans ce qu’il a de spécifique : vente d’ovocytes, location d’utérus, etc.

© Page officielle Facebook
M.C: Et tout cela amène au poids de la nudité dans la question féministe, qu’en pensez-vous ? 

A.T: La nudité dans les courants féministes est bien une conséquence directe de cette instrumentalisation du corps, à laquelle nous nous opposons. Le corps fait partie intégrante de la personne humaine : ce qu’on fait à un corps, on le fait à la personne toute entière. Les deux ne sont pas sécables. La nudité, au même titre que certaines pensées ou rêves, vécus personnels et expériences, fait partie du domaine de l’intime, du mystère, et doit être traitée comme tel et non comme une simple arme au service d’autre chose.

M.C: Que répondez-vous aux FEMEN qui parlent de réapropriation du corps féminin par l’exhibition de celui-ci ? 

A.T: Qu’elles se trompent fondamentalement dans la mesure où qu’importe qui l’exploite si le corps continue d’être considéré comme un simple objet à posséder. Alors il peut toujours être volé, exploité, réduit en miettes. Le corps fait partie intégrante de la personne humaine et reste à ce titre précieux et inaltérable. L’instrumentaliser, quelle que soit la cause, juste ou injuste, est inacceptable et contre-productif.

Propos recueillis par Marie Chéreau.

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