Enquête,  société,  Virus féministe dans les médias

Victimes et journalistes : Sur la route de la libération de la parole…

Les histoires des unes n’existeraient sans la mise en lumière des autres. Adèle Haenel et Marine Turchi, Sarah Abitbol et Emmanuelle Anizon, le parcours de la libération de la parole s’exerce en équipe. Enquête sur deux aventures humaines dont le travail journalistique rend justice aux victimes. 

“Parce que les violences sexuelles, c’est un gigantesque problème de santé publique”, annonce Marine Turchi, journaliste à Mediapart ; Emmanuelle Anizon, grand reporter à l’Obs, complète : La chaine de libération de la parole est essentielle.” Deux femmes qui portent corps et âme, les paroles d’autres femmes. Deux auteurs de déflagrations indispensables aujourd’hui dans notre société. La première est aussi secrète que la deuxième peut être volubile. Mais tout autant dans le succès que dans l’échec, les notions d’éthique et de détermination les rassemblent. “Ma première enquête sur la pédophilie dans l’église que le magazine La Vie (orientation catholique) m’avait commandée lorsque j’étais pigiste n’a jamais été publiée”, raconte Emmanuelle Anizon, la colère digérée mais la blessure demeurant indélébile, “Je n’y connaissais rien du tout, et j’ai découvert tout ce que l’on sait aujourd’hui avec des évêques qui gardaient le silence, des victimes en pagaille… C’était un cauchemar qui me dépassait”. Un papier censuré qui finit échoué au fond d’un tiroir. Scénario différent à la finalité similaire pour Marine Turchi et son enquête “la plus difficile à mener” qui concernait Claude Lanzmann et une énième affaire de violences sexuelles en série. Alors que son recueil de témoignages et de documents est “bouclé”, lorsque la journaliste s’apprête à contacter le cinéaste, il meurt. Pas de droit de réponse, pas d’article, Marine Turchi s’en tient aux règles. Retour à la case départ. C’est resté pour moi une blessure profonde cette histoire. Je m’étais toujours dit qu’un jour j’aurais ma revanche”, confie Emmanuelle Anizon. Place à leurs revanches sous couvert de vérité et de libération de la parole des femmes. 

Etape 1 : Etablir le lien de confiance 

Bienvenue à l’ère de l’affaire Weinstein et #MeToo où le monde ancien, dans son ensemble vacille.  Un univers d’antan baigné de pouvoirs masculins solidement établis, un univers d’entre-soi, d’aplomb et d’abus sexuels. Marine Turchi fait partie de celles qui démontrent qu’en 2020, l’impunité n’est plus possible. Le 3 novembre 2019, Médiapart met en ligne son enquête “L’actrice Adèle Haenel brise un nouveau tabou”. Avec fracas, la journaliste met en lumière les révélations de l’actrice française qui accuse le réalisateur Christophe Ruggia de harcèlement et d’agression sexuelle lorsqu’elle avait 12 ans. Quelques semaines plus tard, c’est au tour d’Emmanuelle Anizon de défrayer la chronique. Le 29 janvier 2020, elle publie dans les colonnes de l’Obs, une enquête édifiante sur le monde du patinage artistique Le club des prédateurs sexuels”. Le lendemain, le livre de Sarah Abitbol, dix fois championne de France de patinage artistique en couple, Un si long silence”, écrit aussi par Emmanuelle Anizon, sort en librairie. La tempête au sein de la Fédération des sports de glace ne fait que commencer. “Jusqu’au dernier moment pour Sarah, il a été compliqué de dire les choses. La veille encore de la sortie du livre, elle m’envoyait des textos avec l’émoji du petit singe qui se cache les yeux, car la honte était toujours là. Mais je lui assurais que la société était prête aujourd’hui à entendre son histoire”, confie la reporter. En dévoilant des sujets si graves, et pour faire face à toute les retombées médiatiques, les deux journalistes sont unanimes : il faut faire preuve de rigueur et de méthode. Et tout commence par établir le lien de confiance avec la victime. 

Il est donc l’histoire de rencontres qui changent le cours des choses. En 2016, Emmanuelle Anizon fait la connaissance de Flavie Flamant. Cette dernière vient de publier un roman autobiographie “La consolation”, dans lequel elle accuse un photographe de l’avoir violée enfant. Et c’est à la reporter de l’Obs que Flavie Flamant confiera pour la première fois l’identité de son agresseur, David Hamilton. Après une longue enquête et la découverte de six autres victimes du photographe, on a mis en l’air la défense d’Hamilton qui accusait Flavie de vouloir simplement briller”, se rappelle la journaliste, et après toutes ces épreuves, on a développé des liens indéfectibles”. C’est donc tout naturellement que dans une société où les femmes commencent à briser l’omerta, lorsque Sarah Abitbol décide de parler à son tour, que Flavie Flament la met en relation avec Emmanuelle Anizon. “J’ai tout de suite senti que c’était quelque chose de grave, son attitude ne trompait pas et sa difficulté à parler en était la première preuve”, assure celle qui a dû lutter contre le mutisme, le malheur et la douleur de la patineuse. Elle se remémore les premiers mois seulement ponctués de quelques bribes, de soirées entières bercées par des crises de larmes et de longues semaines où le silence régnait : Cela a été vraiment comme un puzzle à reconstituer. Il fallait du temps et de l’écoute.” 

Adèle Haenel et Marine Turchi, quant à elles, se rencontrent au hasard d’une soirée qui rassemblent “une centaine de personnes”. Elles finissent par se retrouver dans le même groupe de femmes débattant sur la question #MeToo. Dans la conversation, une des protagonistes glisse que Marine Turchi est journaliste et qu’elle traite des affaires de violences sexuelles. Deux jours plus tard, Adèle Haenel l’appelle et s’ensuit deux longues interviews, puis l’actrice retrouve des lettres de Ruggia et fournit des noms à contacter. Je m’en tiens toujours aux faits. Ma question est toujours très simple: c’est vrai ou c’est faux ?”, précise, impartiale, la journaliste de Mediapart. Et de ces rencontres naissent des mois d’enquête. 

Etape 2 : Mener une enquête « béton »

Pendant plus de sept mois, Marine Turchi rassemble les témoignages d’une trentaine de personnes. Elle opère des regroupement de dates, de lettres et d’extraits de carnets. “Plus l’enquête est béton, moins les victimes seront fragilisées. Il est dans l’interêt des victimes de ne rien mettre sous le tapis, même ce qui peut sembler aller contre elles”, explique l’enquêtrice pour laquelle la victime parfaite, dont la vie, la tenue et le comportement sont irréprochables” n’existe pas. En juin 2019, son investigation prend une nouvelle tournure. L’ex-compagne de Christophe Ruggia, Mona Achache, reconnait qu’Adèle Haenel aurait été la première victime et la réalisatrice accepte de s’exprimer ouvertement. L’attaque se bâtit donc collectivement : les souvenirs des uns et les anecdotes des autres accréditent la parole de l’actrice. 

Adèle Haenel et Marine Turchi © Médiapart

“Dans ce genre de sujet, on sait qu’on est diffamatoire. Alors pour être inattaquable, il faut réussir à trouver plusieurs témoins qui acceptent de parler à visages découverts”, confirme Emmanuelle Anizon, qui a investigué pendant plus d’un an et pour qui convaincre les différentes patineuses à dévoiler leur identité a été un réel chemin de croix. “Au fil de nos discussions avec Sarah, je me suis rendue compte que ce n’était pas simplement une victime face à son agresseur mais qu’elle était victime d’un sytème, explique-t-elle. “Main dans la main”, elles décident alors de faire le tour des patineuses françaises, Sarah, honteuse et combattive, se réfugiant dans sa voiture pour passer des appels. “Sarah a eu une démarche extrêmement courageuse car une championne a une image de championne, c’est celle qui enchaine les victoires. Aujourd’hui, elle prend le risque d’avoir à jamais l’image de victime. Tout ce qu’elle a construit en 20 ans s’écroule dans la pensée des gens.”, précise avec une sincère affection Emmanuelle Anizon. La journaliste fait un double pari, celui de sortir dans le même laps de temps un livre, “qui devait montrer la psychologie intérieure d’une victime, le mécanisme du silence” et une enquête croisant plusieurs récits démontant tout un système. “Les deux se répondaient et se confortaient. C’était une manière de contourner tous ces gens qui avaient du pouvoir, et de faire que l’attaque soit tellement forte que ça déstabilise la fédération.”, dévoile l’auteur qui a écrit 179 pages de témoignage en à peine trois semaines et qui a fini par convaincre Hélène Godard, violée par deux entraineurs dont Gilles Beyer, et Anne-Line Roland, agressée elle-aussi par un coach protégé par les hauts puissants, de briser leur silence. “Il reste encore beaucoup de femmes qui ne veulent pas dévoiler leurs identités ou déposer plainte alors que les faits ne sont pas prescrits. Mais on reçoit par dizaine des courriers de femmes, sportives et d’autres, qui disent que grâce à Sarah, elles ont réussi à parler. Malgré la souffrance, Sarah, Hélène et Anne-Line ont tracé une nouvelle voie grâce à leurs voix”, décrit la journaliste, émue et fière. Et maintenant, place à la défense. 

Etape 3 : Préserver le droit de réponse 

Didier Gailhaguet, président de la Fédération des sports de glace avant l’éclatement de l’affaire, n’a jamais répondu aux nombreuses sollicitations d’Emmanuelle Anizon et pourtant, la journaliste a fait preuve d’imagination et de détermination : en envoyant de nombreux mails ou en passant des appels sur son numéro personnel, en contactant ses proches, en se rendant plusieurs fois à son bureau… Silence glacial. Pour Gilles Beyer et les autres entraineurs présumés coupables, la même absence de réponse jusqu’à la veille de la publication de l’enquête… Je les ai prévenus de l’imminence des révélations, ils ont réagi une heure avant le bouclage”, constate-t-elle sans surprise, “une stratégie classique pour nous bloquer”. Les communiqués réfutant les accusations sont intégrés à l’enquête, mais rien y fait, dès la parution, le retentissement médiatique est au rendez-vous. La Fédération explose, Gailhaguet démissionne, Beyer se mure dans le silence et Sarah et Emmanuelle sont reçues par la ministre des sports, Roxana Maracineanu.

“Le contradictoire, ce n’est pas un gadget pour faire joli. C’est crucial de recueillir la version des personnes mises en cause, et d’ailleurs, cela renforce l’article”, théorise Marine Turchi, qui elle aussi fait face au mutisme de Ruggia. La vieille combine se répète et quelques heures avant la parution de l’article, le réalisateur fait savoir par ses avocats qu’il nie tout “harcèlement” ou “attouchement”. Face à l’engouement que prend “l’affaire Adèle Haenel”, trois jours plus tard, le cinéaste adresse un droit de réponse à Médiapart, immédiatement mis en ligne, où il reconnait une “emprise” sur l’actrice mais continue de réfuter les agressions sexuelles. Ce même jour, le parquet de Paris ouvre une enquête préliminaire. Très vite, l’actrice dépose plainte, une idée qu’elle avait pourtant écartée au départ, mais qui par respect pour l’enquête journalistique dont elle a bénéficié lui semble inévitable : Car que reste-t-il aux femmes qui ne sont pas dans l’espace médiatique, sinon la justice ?”, revendique la courageuse.

Sarah et Adèle, des boules de neige avant de nouvelles avalanches.Il y a des moments dans notre société, où il y a des bascules, tout à coup la parole se libère. L’heure est aux femmes”, conclut Emmanuelle Anizon, “la cause est tellement forte et justifiée que je suis comme un bulldozer. On a un pouvoir quand on est journaliste, tellement extraordinaire qu’on se doit de le mettre au service de ce genre de cause.” Marine Turchi ne la contredit pas :Le pire, ce n’est pas les dossiers qu’on traite; c’est ceux qu’on ne traitera pas. Voir l’injustice et l’impunité perdurer.” Des femmes pour des femmes. A mon tour un jour, #MeToo…

Marie Chéreau.