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Sous la “super lune rose” avec Gringe

Succès littéraire de la rentrée avec leur ouvrage, Ensemble, on aboie en silence, Gringe et son frère émeuvent avec leur récit de vie, écho d’une tragédie universelle. Il y a six mois, en plein bouclage de son livre et alors que le pays était à l’arrêt, j’échangeais avec l’artiste. Confinement et confidences sous la “super lune rose”.

Il est des cris de vie. Parfois longs à émerger. Résultants de longues années de silence assourdissant. “Vivre dans un éternel présent. Voilà ce qui nous lie.” , écrit Gringe, aujourd’hui. 

La plume, il l’a domptée avec son frère. A quatre voix, Guillaume et Thibault signent un succès de cette rentrée littéraire: “Ensemble, on aboie en silence.”. Un déversoir sensoriel, anxiogène et puissant sur leur passé. Des bribes de la schizophrénie de l’un, de la dépression de l’autre. Funambules, en équilibre sur la fragilité du monde et sur les méandres de l’être… Ils déversent, tout en pudeur, une ode à l’acceptation de l’autre. Un macrocosme où les démons et la douleur flanchent face à l’amour, “un formidable canal vibratoire qui lui permet d’entrer à nouveau en résonance avec lui et le monde autour.”

 

 

Six mois plus tôt. Il est 4 heures 35 exactement. 22 ème jour de confinement et la lune est au plus près de la terre. Rare phénomène cosmique, rare émotion pour Gringe. Le temps est confus, il écrit les derniers chapitres du livre. Seule sa voix chaude et éraillée, stigmate d’un artiste plein de fêlures, transperce l’obscurité d’une nuit différente.

 

 “Je cours après mon ombre” 

 

Alors que la lune continue de tourner, le confinement suspend notre temps. Intrépide, sur Instagram, j’apostrophe par un DM le rappeur. Face à ma promesse de contrôler mon flow, il accepte le rendez-vous.

 

“Je suis réglé comme une bombe, le temps est minuté”

 

Isolé à Paris, chez lui, Gringe ne subit pas vraiment le confinement. Loin de l’effervescence du coronavirus, il se réfugie dans l’écriture de son livre. « Au-delà de l’ampleur de cette crise, j’ai le sentiment d’assister à la fin de notre civilisation depuis un moment déjà… », confie-t-il stoïquement. Derrière la pudeur d’un pseudonyme, Guillaume Tranchant, né à Poitiers, nous livre un couplet inédit de son histoire. Le feat est lancé.

 

“La lumière est belle, l’obscurité est fascinante”

 

La nuit lui apporte inspiration et tranquillité. Seul, face à ses pensées. Seul, face à ses mots. L’heure est au constat : “Plus je prends de l’âge, plus je deviens misanthrope, mais sans forcément être aigri”. Aujourd’hui, Gringe écrit. Mais pour demain, il rêve de nouveaux horizons.

 

“J’ai passé la moitié de ma vie à errer, à tourner en rond, à revivre un jour sans fin”

 

Gringe ou l’ “incarnation même du mot galéré” qui a fait des rencontres qui l’ont “sauvé” de lui-même, selon Mémo, le premier titre de son album Enfant Lune (2018). Entre reconnaissance et avertissement, le morceau introduit cet opus tant attendu : Avec Casseur j’ai crié ma solitude pour qu’elle s’échappe et l’écho m’a répondu”. Adolescent, Guillaume rencontre Aurélien Cotentin alias Orelsan à Caen. L’union fait la force, les deux amis se lancent ensemble dans le rap et sortent deux Albums en 2013 et 2015. Ils jouent même leur propre rôle de rappeurs normands dans le film : Comment c’est loin (2015).

 

“Maintenant j’écris des rimes comme si j’avais le syndrome de la Tourette”

 

Il voit l’écriture comme une thérapie quelque soit son support, musical ou littéraire. Son auteur préféré ? Bukowski à la prose et aux poèmes débarrassés de toute convention. Il considère ses mots comme l’outil lui permettant de se rencontrer et de dompter le monde. Son premier album repose sur une mélodie d’introspection et de mise à nu. Gringe confie ne pas avoir encore trouvé son équilibre parfait, mais il essaie chaque jour d’aspirer à plus de sagesse. Il précise sa pensée : Inspirer à moins de superficialité dans mon rapport aux gens et au matériel.” Il suit son étoile, la musique. Elle lui guide ses mots, son rythme, ses respirations… Souvent l’émotion l’envahit et face à des thèmes chers à son coeur, comme “la schizophrénie du frère ou la famille dysfonctionnelle”, il s’en remet à son intuition.

 

“J’me dis que si on meurt à l’instant même où on naît, faut que j’mette du sens dans ce que je fais et ça d’vient contagieux” 

 

Gringe a appris à encaisser les coups et les critiques. Lorsque le découragement le gagne, lorsqu’il rejette la faute ou se cherche des excuses, un leitmotiv le rattrape : Que fais-je de ce qu’on a fait de moi ?”. Une “faze” ou parole qui le remet sur son droit chemin.

 

“3 piges de psychanalyse pour que la psy m’annonce que j’suis bien trop dépressif”

 

De la douleur, des cicatrices et une réminiscence infinie de son passé teintent ses textes. Les partitions défilent et Gringe libère son être. Il n’a pas peur de s’étendre sur ses séances de psychanalyses, d’évoquer ses années d’errance, d’aborder des thèmes comme la spiritualité ou la religion… “La chair de ma chair s’en est allée dans des régions trop sombres”, interpelle-t-il dans son morceau Scanner, en duo avec son amie Léa Castel. Un récit poignant sur la schizophrénie, un témoignage courageux du destin de son frère diagnostiqué suite à une expérience malheureuse dans la drogue et dont il s’occupe au quotidien. “Une souffrance insidieuse, permanente, usante. De celle qui vous terrasse et ravage tout autour, vous fauche dans votre élan. De celle qui falsifie votre perception des choses, altère jusqu’à votre identité”, éclaire-t-il, avec son regard de grand frère, impuissant face à la maladie. 

 

© Guillaume et Thibault Tranchant (Photo personnelle)

 

“J’pécho la neige je redescends la ligne en polaire. J’sens plus mes molaires, j’sens plus la colère. “

 

Avec fatalité, il signe dans son titre LMP – acronyme de Laisse-Moi Planer – sa rédemption après une période où seuls les paradis artificiels avaient le moyen de lui maintenir la tête hors de l’eau. Gringe est en “pièces détachées”: un père absent et un rôle d’ainé protecteur qui le dévore. Artiste et homme à fleur de peau, Guillaume veut aimer “jusqu’à l’oedème” même s’il épanche cette nuit sa déception face à l’humain : “C’est sûrement très subjectif et dû à ce que j’ai pu vivre ces deux, trois dernières années.”

 

“L’absence me laisse des traces, des traces que tu effaces. Comment j’peux vivre en paix si ton amour est néfaste ?”

 

En octobre 2019, il offre à son public un titre exclusif Banco, pour fêter son disque d’or. Loin de son univers lunaire et lancinant, ce son est différent, festif, agressif, énergique… “Ce n’est pas un morceau que j’apprécie particulièrement. Il me fallait quelque chose de plus dynamique pour les festivals, mais j’approuve peu le message.” Il confesse un titre écrit pour libérer une rage qui l’étouffait et panser des blessures à vif… “Il n’est pas très intéressant, mais libérateur sur le coup. Aussi, parce que la tournure que prennent les choses sur les réseaux sociaux m’alarme”. Il étoffe sa théorie de la toile devenue une zone de non-droit où chacun juge son opinion indispensable, s’improvise flic pour tout et n’importe quoi : C’est un peu la bien pensance californienne, cette espèce de pensée uniforme et arbitraire à l’image de nos sociétés. Son triste reflet…” Angoissé par l’inhumanité du monde réel et l’espace no limit du virtuel, Gringe s’inquiète pour les gens qu’il aime et notamment pour son frère “qui se construit à travers ça”.

 

“Mais quelle est cette sombre lumière ? Qui éclaire mon paradis noir ?”

 

Gringe, c’est un cri. Celui de vivre. Car s’il dit tout devoir aux trois femmes qui l’ont élevé, à son ami Orelsan avec lequel son aventure dans le rap a commencé et à toutes les rencontres qui ont étoffé sa route, seule sa sincérité compose son entièreté. Bukowski a les bons mots : “On rencontre parfois de la beauté au beau milieu de l’enfer”. Alors, vivre au jour le jour, et rester en mouvement pour survivre, voici son oxygène. Son envie du moment ? Dès la fin du confinement, retrouver les siens dans le sud de la France. Mais il n’a pas fini de nous émouvoir. “Il y a des projets ciné, notamment un tombé à l’eau à cause du confinement et un autre qui je l’espère pourra se tourner à la rentrée.” Dès septembre, il présentera son livre et enchainera avec le ballet trépidant de la promotion. Et le rap ? “Je planche sur quelques morceaux pour un possible nouvel album…” L’artiste maîtrise son propre tempo.

 

“J’ lève le menton à la recherche d’une étoile filante, et j’essaie de suivre sa trace dans l’espoir qu’elle me guide.”

 

Le moment se rompt. Au jour d’entamer son lied. Merci… Et à d’autres lunes Gringe.

 

Marie Chéreau

 

PS: Merci à l’artiste pour l’emprunt libre de certaines paroles de son album Enfant Lune… Comme un écho à notre échange.

 

“Et quand c’est le bordel, on aboie en silence…”

Découvrez son nouveau titre inspiré du livre :

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